Mardi 11 janvier 2011 2 11 /01 /Jan /2011 17:39

1.       Le contexte

La Plume raboutée est le premier volet des mémoires trilogiques de Birago Diop, un auteur qui, après avoir déclaré « avoir cassé sa plume » dans les années 60, la reprend de plus belle plus de dix années après ; un auteur issu de l’assimilation qui a su lutter pour les idéaux de la négritude et aussi s’adapter aux mutations progressives qu’a vécues le monde de la littérature des années 30 aux années 70.

Dès la fin des années 30, Birago Diop fait partie de la génération des intellectuels africains et créoles qui se rencontrent sur les bancs de l’université à Paris, fréquentent Léopold Sédar Senghor, Alioune Diop, Aimé Césaire et élaborent, dans des revues comme L'Étudiant noir, des revendications d'identité culturelle que résume le mot de « négritude ». Ce concept, lancé en 1935 par Aimé Césaire, est défini par Senghor comme « l'ensemble des valeurs de civilisation du monde noir ». Birago Diop est le témoin de l’acte fondamental qui marque la véritable naissance de la littérature africaine d'expression française : la publication en 1948 de L’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor, préfacée par Sartre. Soutenu par la revue Présence africaine, fondée en 1947, ce principe de la négritude commande les premières productions de cette jeune littérature, même si l'étiquette de « négritude » n'a jamais été très populaire en Afrique même.

Vingt ans après, les années 50 marquent l'entrée en force de l'Afrique dans l’âge du roman, qui s'attache d'abord à revaloriser les anciennes cultures africaines. Avec Les Contes d’Amadou Koumba, Birago Diop restitue l'univers des veillées villageoises dans la langue imposée par le colonisateur. Cependant, aussi assimilationniste qu’elle fût, l’expérience coloniale (y compris la culture et l’esthétique littéraires qu’elle a générées) n’a jamais totalement occulté la culture africaine. La conscience d’être des Africains est demeurée intacte.

Birago Diop est un auteur particulièrement représentatif de cette génération de ladite « assimilation ». Ses contributions littéraires, en particulier ses contes, constituent l’illustration la plus éloquente et la plus sincère de son attachement à sa culture, incluant des légendes, des proverbes et d’autres formes de la tradition orale. Mais en même temps, ses productions littéraires sont bien, sur le plan de la langue, dans la tradition classique de la langue de Molière.

Les années 60 semblent marquées par un relatif reflux, comme si l'effort d'indépendance mobilisait les énergies intellectuelles pour des tâches plus urgentes. De fait, les écrivains majeurs devenus ministres, diplomates ou hommes politiques n'ont plus rien publié. Le principe de la négritude en outre est remis en question, notamment par le Congolais Tchicaya U Tam'Si. Le renouvellement s'opère aussi avec la découverte du modèle latino-américain et la redécouverte de l'oralité. À un récit linéaire, les écrivains substituent des formes baroques et polyphoniques qui empruntent à tous les genres. Birago Diop poursuit son aventure avec Leurres et lueurs et Les Contes et Lavanes.

Les années 70 voient l’explosion du féminisme et l’émergence de la littérature féminine sénégalaise. Birago Diop, dix ans après avoir déclaré « avoir cassé sa plume », la reprend de plus belle. L’Os de Moor Laam, une comédie satirique, est comme une nouvelle naissance de l’écrivain emporté un temps par les contingences de la vie. Puis viennent les Contes d’Awa et enfin le début de ses mémoires, où l’auteur raconte très simplement, sans nostalgie mais comme un témoignage pour les générations suivantes, sa vie entière.

 

2.       L’auteur et son oeuvre

« L'hybride n'est pas toujours de caractère inquiet et, parmi les produits de cultures antagonistes, surgit un original, les yeux plissés par le rire derrière des verres épais, la bouche faite pour la raillerie et la satire. Ambiguïté ? Déchirement ? Birago Diop a résolu le conflit par un humour inaltérable, du plus tendre au plus féroce. Car le maître fabuliste du cap Vert n'est pas exempt de sarcasme, son aptitude à tourner le compliment le plus délicat n'a d'égale que sa facilité à lancer une “rosserie” ». (Présentation des Contes et Présentation des Poèmes par R. Mercier et S. Battestin).

Ecrivain sénégalais d'expression française, il est né le 11 décembre 1906 à Ouakam, un quartier de Dakar au Sénégal. Sa mère, Sokhna Diawara, est ménagère ; son père, Ismaël Diop, un maître maçon qui travaille alors au camp militaire et au phare des Mamelles (qui ont inspiré le conte du même nom). Les grands-mères et les tantes se chargent de son éducation première. Rue de Thiong, face à l'actuel commissariat, Birago se mêle à la jeune foule des talibés et prend ainsi contact avec le personnage qu'il mettra si volontiers en scène : le marabout (et bien entendu son escorte). Il reçoit une formation coranique et suit simultanément les cours de l'école française.

À l'école primaire, il a l'honneur des premiers maîtres européens, recrutés dans la partie méridionale de la France, lesquels leur apprennent des récitations avec l'accent de la Canebière. Il échoue (piteusement) au certificat d’études primaires en juin 1920, mais, reçu (brillamment !) au concours des Bourses, en novembre, il « monte » à Saint-Louis à la rentrée de Noël. Son premier contact vrai avec la culture l'éblouit. Au lycée Faidherbe, déjà à cette époque, garçons et filles, Noirs et Blancs voisinent, et le corps professoral est très « panaché ».

Birago, enthousiasmé, évoque les cours d'anglais de l'Antillais Trujillo, qui s'évade vers d'autres littératures, les classes d'histoire et de géographie de Raymond Rousseau, dont l'élégance et la diction charment les élèves autant que son culte pour les royaumes de Ghana et d'Aoudaghost. Les « tournois d'éloquence » auxquels il entraîne ses disciples demeurent des moments parmi les plus exaltants pour le jeune Diop.

Parmi ses plus fidèles amis, il compte ses deux frères aujourd'hui disparus : Massyla - écrivain, publiciste, rédacteur en chef du journal Le Sénégal moderne et de la Revue africaine, auteur du roman La Sénégalaise, des sonnets Thiago et de la nouvelle Le Chemin du salut - et Youssoupha, médecin, historien, polyglotte et grand voyageur, surnommé « l'aïeul », « l'ancêtre », « le Grand Homme », parce qu'il est parvenu à démêler une généalogie particulièrement embrouillée. Birago Diop le présente également comme le « berger de souvenirs », c'est-à-dire une bibliothèque vivante des cultures du « pays noir ».

Aux vacances, il retrouve l'ambiance familiale, les affectueuses gronderies maternelles, et surtout la vigilance de ses deux frères  : Il partage ses vacances entre les premiers rêves littéraires de Massyla, les poèmes généalogiques que lui enseigne Youssoupha, et le secrétariat de mairie en compagnie du fringant Gamby Co lbary. Il consacre ses loisirs à une masse providentielle de lectures, où il entasse pêle-mêle dans son esprit Musset, Baudelaire, Fabre d'Olivet, Tristan Derème, Verlaine et Édouard Herriot, Villon... Il fait aussi connaissance avec les premiers africanistes, Maurice Delafosse, Ch. Monteil et Georges Hardy.

L'année 1925 marque un tournant pour lui. Il a beaucoup lu, et il veut passer à la phase active. Aussi écrit-il des poèmes de facture très classique, à Saint-Louis, sur Saint-Louis, qu'il appellera modestement Réminiscences. D'autre part, le voilà presque bachelier avec son brevet de capacité coloniale. Les études scientifiques l'ont toujours séduit et, au palmarès, il est cité pour les prix de mathématiques, physique et chimie. Aussi, pour le proviseur du lycée Faidherbe, l'élève Birago Diop ferait indubitablement « Math Élem »... mais le concerné montre une fois de plus son esprit de contradiction et opte pour la philosophie. Ce qui, malgré tout, lui réussit, puisqu'il obtient, en juin suivant, son deuxième baccalauréat.

Bachelier complet, il cherche une bourse d'études pour la France. Il reçoit à la place un fascicule de mobilisation. Incorporé pour le 6e R. A. C. de Dakar, apprenti canonnier de 2e classe, il est infirmier colonial le 1er janvier 1928. Affecté hors cadre à l'hôpital colonial de Saint-Louis, il regagne son poste en compagnie d’Amadou Guèye Mixe, où il apprend à manier dextrement la seringue. Il est nommé secrétaire à la Direction et vaguemestre. Il ne prend pas très au sérieux l'année de service militaire qui suit et qui, tout au moins, lui permet de connaître la vie en métropole. Le service national accompli, il songe à utiliser diplômes et dispositions. Un administrateur des Colonies (M. Négrier, précise Birago !) lui fait obtenir une bourse d'études supérieures et le voici à Toulouse, cette fois à la faculté des sciences.

À Toulouse, il s'oriente vers la branche vétérinaire. Il dit ne pas avoir « élevé » des animaux, mais en avoir « soigné ». Si on l'interroge sur les bêtes, il en parle d'un point de vue objectif, médical (mis à part les héros des contes animaliers), et il ne semble pas éprouver à leur égard une passion extrême. Tout au moins s'en défend-il (il laisse ce genre d'amour aux Européens).

Pendant ses études, il collabore à L'Écho des étudiants de Toulouse et il éprouve la solidité des amitiés de faculté. Le désarroi qui suit la mort de son frère Massyla en 1932 le rend à la poésie, et il compose les Décalques. Les études parviennent à créer l'indispensable dérivatif et, en 1933, vainqueur des derniers examens, il sort docteur en médecine et diplômé de l'École nationale vétérinaire. Pour les exigences du stage, il se rend à Paris où il rencontre Senghor, logé comme lui à la Cité universitaire. Si Birago entend « profiter » des plaisirs de la ville, Senghor l'entraîne, bon gré mal gré, vers des occupations plus martiales : il fallait affirmer la « négritude » (ce dont le fils d'Ahmadou Koumba n'avait jamais entendu parler !). La revue L'Étudiant noir naît, à l'issue de plusieurs réunions, dans une salle du Colonia Hôtel qu'occupe, en toute quiétude, le Sénégalais pacifique qui ne songe qu'à goûter le charme tant vanté de Paris.

L'enrôlement de Birago à L'Étudiant noir trouve sa récompense dans la publication immédiate de Kotjè Barma ou les Toupets apophtegmes dont Senghor lui avait au préalable fait de grands compliments (« voilà de la pensée nègre... pas comme tes poèmes... ».

À son grand regret, Birago Diop voit fuir sa folle jeunesse et, avec horreur, considère son destin tout tracé de fonctionnaire colonial. Il fait la connaissance de Marie-Louise Paule Pradère, qu’il épouse le 5 avril 1934, une fois son diplôme de l'institut de Médecine vétérinaire exotique en poche. Il est nommé vétérinaire inspecteur stagiaire. Il revient sur la terre des ancêtres avec sa jeune épouse européenne. Il affronte la désapprobation maternelle, qu’il apaise en promettant des enfants.

Au Soudan, Kayes est le lieu de sa première affectation. Il chevauche à travers la brousse. Il observe, soigne, s'amuse... et rencontre un beau jour, au confluent de la Falémé et du Sénégal, le vieil Ahmadou Koumba N'Gom que ses Contes vont rendre célèbre. Ces années qu'il redoutait, il les passe dans la nature qu'il aime, et les soirées coulent trop vite à entendre le vieux barde conter. Comme au temps du lycée, vient alors le temps du congé, et le dépaysement. Birago avait commencé, à Kayes, à écrire des articles dans le journal politique de Lamine Guèye, L'A. O. F., plus d'ailleurs pour sauvegarder la mémoire de Massyla que par conviction intime. Sur place, il continue. Heureusement les livres, quoi qu'on en dise, n'ont pas de patrie. Il ajoute à ses favoris : Tennyson, P. J. Toulet, Jules Laforgue, Longfellow, Charles Maurras et Saint-Yves d'Aldeydre. Il relit Duhamel et Schürer, Vigny, Fargues et Valéry et, « tout de même » - ainsi qu'il l'ajoute lui même ! - Rabelais et La Fontaine. Il découvre les poètes noirs Langston Hughes et Countee Cullen qui influenceront un temps son rythme.

1937 : deuxième séjour au Soudan où il a l'impression réconfortante d'être en contact avec gens, bêtes et choses. Son chef est alors l'Antillais Rémy Nainsouta qu'il reconnaît comme « son vrai patron ». Dans la vaste plaine soudanaise qu'il parcourt - toujours à cheval - il découvre les personnages essentiels de ses contes, notamment « le Paysan noir et le Berger peul - Nitjéma et Poulo ». Aux dits d'Ahmadou Koumba, il ajoute les leurs et, de ce fait, les siens. C'est aussi à Ségou qu'il retrouve un ancien de Faidherbe, Abdoulaye Saumuré. On parle du Sénégal, des veillées, de la poésie généalogique, cette « poésie des noms propres, des noms d'ancêtres, qui nous émeut aux larmes ». Tous deux écoutent les disques de Gallo M'Baye, premiers disques wolofs. Rassérénés, ils assistent ensuite aux biguines de « la Cabane cubaine ».

Lors de ce second séjour au Soudan, Birago ressent plus intimement le contact avec les êtres et les choses. Redécouvrant le Soudan, il découvre les « Soudanisants », Dupuy-Yacouba, Mamby Sidibé, et le colonel Figaret, son voisin de Ségou. C'est l'époque de sa passion pour les sages antéislamiques, Abou Nouwas l'intempérant, Djoulnoun, Antar le Noir. C'est aussi la recherche du temps perdu avec un ancien condisciple, Abdoulaye Soumaré, avec lequel il chante ses kassaks et ses m'bands, en disant des lavanes.

La déclaration de guerre de 1939 vient interrompre cet heureux temps. À Paris, où il est mobilisé début 1942, il retrouve le pétulant Damas, éclaireur et novateur, qui l'introduit d'emblée au Méphisto, où aiment se retrouver de nombreux « coloniaux ». Damas et Ramón Fernandez le forcent presque à écrire ce qu'il dit, chante et danse. Condamné à écrire, Birago écrit, mais toujours chantant et dansant. Il s'amuse beaucoup ! Alioune Diop y vient aussi et, avec lui, des pensionnaires du Foyer des étudiants coloniaux. C'est à Paris qu'il compose en 1942 les Contes d'Amadou Koumba (publiés en 1947), marquant dès ce premier livre sa prédilection pour la tradition orale des griots, ces conteurs populaires dont il ne cesse jamais d'écouter la voix.

On organise des conférences, des séances récréatives, des soirées intellectuelles. Birago écrit rapidement N'Gor Niébé que dira Habib Benglia. Damas, toujours actif, lui demande une nouvelle policière Ramón Fernandez. Birago lui remet un conte bref, Un jugement, et une légende historique (qui devait avoir les honneurs du Théâtre du Palais à Dakar) : Sarzan.

Ainsi, peu à peu et sous pressions diverses, sont nés les premiers contes. D'autres ont suivi et, en 1947, Senghor en confie le manuscrit à un éditeur qui ne les trouve pas assez vivants, pas assez fournis en personnages. Damas reprend le manuscrit, l'emporte dans sa chambre de l'hôtel Victoria et le met en réserve. Il servira bientôt. L'Os de Moor Laam est publié dans le numéro 1 de Présence africaine (qu'Alioune Diop a enfin réalisé) et Damas fait éditer la totalité du manuscrit dans sa collection « Écrivains d'Outre-Mer », chez Fasquelle. Fin 1949, Les Contes d'Amadou Koumba reçoivent leur récompense : le recueil obtient le Grand Prix littéraire de l'Afrique Occidentale Française !

Entre-temps, la guerre a pris fin, et Birago a été renvoyé en territoire africain, en Côte-d'Ivoire, puis en Haute-Volta (d'où le conte Luiguidi Malgam). En 1950, il est nommé à Saint-Louis, pour servir cinq ans en Mauritanie. Tandis qu'on lit ses œuvres, qu'on les joue même, il se trouve abandonné à Tamanrasset, à El Goléa, au cours d'un voyage d'études. Il poursuit son séjour, entrecoupé d'apparitions en France, où il écrit encore des contes qui connaîtront le succès et d'autres qui ne verront pas le jour...

Vient le temps du retour, en 1958. Le voyageur, lassé, retrouve avec une joie saine les coutumes de jadis et l'affectueuse expérience de Youssoupha, l'aîné. Peu après, paraissent les Nouveaux Contes d'Amadou Koumba, préfacés par Senghor, et loués de tous. Ils connaissent un très vif succès et plusieurs d'entre eux sont immédiatement traduits en anglais et en suédois. Birago Diop ne va pas pouvoir goûter longtemps la paix retrouvée au cap Vert. Jusqu'alors, il soignait gens et animaux dans la campagne soudanaise et, brusquement, il lui faut laisser la nature, les randonnées à cheval, les paysans et tous les hôtes de la brousse, pour une autre vie : la nouvelle République l'a nommé ambassadeur à Tunis. Il trouve moyen, en dépit de lourdes activités politiques et mondaines, d'y écrire encore quelques contes, de donner des conférences, bref d'inventorier, de loin, le folklore noir. Entre-temps, il connaît une douleur brutale : la mort de Youssoupha dont il était « le Petit », à qui il avait dédié son dernier recueil : Contes et Lavanes (prix d'Afrique noire 1964). Il est convaincu que l'utilisation de la langue française n'est pas en question et que l'on peut fort bien la concilier avec l’âme noire. La jonction des cultures étant, à ses yeux, source de progrès. Sa carrière diplomatique (1960-1965), après l'indépendance de son pays, puis son retour à son premier métier de vétérinaire à Dakar (où il ouvre sa clinique privée en 1965) n'entravent pas son exploration de la littérature traditionnelle africaine, mais il déclare avoir « cassé sa plume ». Il publie néanmoins La Plume raboutée et quatre autres volumes de mémoires de 1978 à 1989.

Il aime jouer et se jouer des mots, il en donne la preuve avec cette élégante définition de son travail d'écrivain : « J'avais appris à lire pour pouvoir écrire. J'ai beaucoup écouté pour savoir dire. Et j'ai essayé de bien écrire des dits. » Il est aussi l'auteur du poème « Souffles » (qui figure dans le conte Sarzan-Contes d’Amadou Koumba) sans doute le poème francophone africain le plus célèbre, lu, étudié et récité dans bien des collèges et lycées :

Écoute plus souvent

Les Choses que les êtres

La voix du Feu s'entend

Entends la Voix de l'Eau

Écoute dans le Vent

Le Buisson en sanglots :

C'est le Souffle des Ancêtres.

Birago Diop est décédé le 25 novembre 1989 à Dakar.

3.       La bibliographie de l’auteur

Les Contes d'Amadou Koumba, Éditions Fasquelle, coll. « Écrivains d'Outre-Mer », 1947 ; Présence africaine, 1960 ; contes.

Les Nouveaux Contes d'Amadou Koumba, Présence africaine, 1958 ; contes.

Leurres et Lueurs, Présence africaine, 1960 ; poèmes commencés en 1925.

Les Contes et Lavanes, Présence africaine, 1963 ; grand prix littéraire de l'Afrique noire d'expression française en 1964.

L'Os de Moor Laam, Les Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1977 ; comédie.

Les Contes d'Awa, Les Nouvelles Éditions africaines du Sénégal, 1977.

La Plume raboutée, Présence africaine, 1978 ; mémoires, tome 1.

À rebrousse-temps, Présence africaine, 1982 ; mémoires, tome 2.

A rebrousse-gens, Présence africaine, 1985 ; mémoires, tome 3.

Du temps de... L’Harmattan, 1987 ; mémoires, tome 4.

Les Yeux pour le dire, L’Harmattan, 1989 ; mémoires, tome 5.

4.       Résumé du livre et commentaires

a.       Résumé

De la première moitié de sa vie, Birago Diop retient quatre étapes : les années dites formatives, où s’ébauche sa personnalité, au sein de sa famille chargée d’histoire, puis à l’école (l’école coranique et l’école française, mais aussi celle « de la rue ») au Sénégal, la faculté en métropole ; la vie en brousse, en tant que vétérinaire, marié à une Toulousaine, où il décrit avec force anecdotes ses aventures de broussard et la société locale, avec ses notables, ses fonctionnaires, ses militaires et ses commerçants… ; puis le séjour en France que la guerre éternise, la vie en métropole sous l’occupation, séparé de sa famille pendant quatre longues années, les rencontres au sein de la communauté noire et l’« Intelligentsia » de la négritude ; enfin le retour, laborieux et ralenti, dans ses « pénates ».

Le premier volume des Mémoires s’arrête en 1945, sur la route du retour. Le lecteur reste sur sa faim, n’assistant même pas aux retrouvailles familiales.

b.       Commentaires

Birago Diop est passé des contes aux mémoires avec une égale gourmandise. À ceux qui s'étonnent qu'il ne se soit pas attardé à l'étape du roman, il répond que les mémoires sont le roman de sa vie. On ne saurait mieux dire. La Plume raboutée est la première partie de l’aventure autobiographique de Birago Diop. Birago se raconte. Il parle de lui-même, des événements vécus, des gens rencontrés jusqu'à ta fin de la Deuxième Guerre mondiale. L'auteur des Contes d'Amadou Koumba fait le récit de sa vie avec la même verve, la même force, la même exigence de vérité. Il étonne par la précision de ses souvenirs, nous ravit par le même esprit d'observation, le même humour, la même justesse de ton qui font la légitime célébrité des écrits enracinés dans la tradition orale. Il livre à toutes les générations présentes et futures une ultime leçon de sagesse qui consiste, quels que soient les genres abordés, et qu'il s'agisse de soi, des autres ou de l'imaginaire, dans la permanence manifeste d'un style, c'est-à-dire dans la fidélité à lui-même d'un homme à nul autre pareil.

 

5.       Des clés pour comprendre le roman

 

a.       Le premier volet de ses mémoires en cinq tomes

L’aventure autobiographique de Birago Diop se décline en cinq tomes : La Plume raboutée, À rebrousse-temps, À rebrousse-gens, Du temps de..., Les Yeux pour le dire. La Plume raboutée dresse la généalogie de Birago Diop, décrit des événements vécus et parlant des gens rencontrés jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. À rebrousse-temps, le second volet, couvre la période allant de 1945 à 1950. On y retrouve la même verve, la même force, la même exigence de vérité que dans le premier volet. À rebrousse-gens, le tome troisième, prolonge les précédents sans trop leur ressembler. L'auteur, s'il multiplie les allusions, renseignements propres à éclairer son œuvre, éprouve une délectation presque égoïste à l'évocation des gens et milieux de son passé ! S'il ne fait pas de littérature - du moins délibérément - il joue admirablement sur divers registres du temps sur lequel sa maîtrise reste singulière. Il l'accélère ou l'étale selon le plaisir qu'il attend de la résurrection du passé. Il multiplie, au passage, les repères et références qui enracinent l'œuvre dans son contexte. Le souci de l'auteur de placer les gens et les faits sous un éclairage nouveau, vrai, légitime le titre. Pour le reste, le doyen des lettres sénégalaises a donné suffisamment de preuves de ses qualités de conteur et de style... Le tome quatrième des Mémoires du docteur Birago Diop ne ressemble pas aux précédents même s'il les continue. Il y intègre de nombreux documents personnels qui en renouvellent l'intérêt. Il y évoque la fin de sa carrière administrative, l'éclatement de la Fédération du Mali, ses péripéties familiales, son séjour en Tunisie court-circuité par son franc-parler… Le tome cinquième se place sous le signe de la continuité. Birago se fait chroniqueur. Les événements se multiplient, les lignes directrices s'estompent, les thèmes majeurs ne s'imposent plus. Il se fait plaisir et fait plaisir à ses amis. Contrairement aux volumes précédents, il confère moins d'épaisseur aux faits, semble vouloir y dire tout le reste de sa vie.

b.       Birago Diop, conteur et poète, initiateur et modèle

Birago Diop apparaît d'emblée comme un pionnier des lettres africaines. Il a connu la longue germination du mouvement de la négritude à partir des années 30. Il a même participé à ce mouvement. Mais alors que les uns, écrivains africains et antillais, « choisissaient la poésie pour exprimer la recherche de leur identité », pour traduire le drame de « l'assimilé », Birago Diop s’est situé dès le début de son œuvre littéraire au cœur du monde culturel africain. Il crée, dès le départ, sur le modèle des contes traditionnels. Il s'agit bien de création et non de simple traduction. Sans doute, il a d'abord été un auditeur attentif du griot de sa famille, Guéwel Mbaye, et d'Amadou Koumba, rencontré au hasard de ses tournées de vétérinaire, dans l'ancien Soudan français.

Le professeur Mohamadou Kane, dans son étude Essai sur les Contes d'Amadou Koumba (Nouvelles Éditions africaines, 1984), montre de façon éloquente le passage chez Birago Diop du conte traditionnel au conte moderne.

Le conte traditionnel fournit la matière et l'essentiel du contenu, et le cadre formel, la structure du récit. Mais tout cela est soumis ensuite à l'art très personnel du conteur moderne. Il informe, moule le récit selon sa vision propre du monde, selon les exigences de son écriture, toujours soignée.

Il double l'humour traditionnel, qui est avant tout sagesse profonde et détachée de la vie, d'un humour qui lui est personnel et qui s'exprime tout au long du récit. Regard malicieux mais jamais méchant, qui trace en quelques mots percutants le portrait de ses personnages. Esprit toujours en éveil qui crée le détachement nécessaire au rire et qui ouvre la voie au rebondissement humoristique. Écrivain dont la simplicité et la clarté de l'expression recréent l'équilibre classique.

Ce qui séduit chez Birago Diop, c'est l'apparente facilité, c'est le goût de la fantaisie; c'est aussi la sagesse qui sous-tend chaque récit. Il n'est pas difficile d'identifier à. travers ces traits la fidélité au modèle traditionnel. Mais c'est aussi par goût personnel de l'auteur pour le type de récit que représente le conte. Selon ses propres déclarations, Birago Diop veut ainsi échapper au côté factice qui caractérise; à ses yeux, le roman et le théâtre. Il conte pour divertir, pour livrer une vision de la société et du monde, sans prétention, sans crispation, comme un sage pour qui rien n'a plus de secret.

Comme le conteur traditionnel, il s'implique dans son récit. Il se révèle un excellent maître. Il possède à un rare degré l'art de la mise en situation et de la mise en scène. À la structure du conte traditionnel qu'il reprend en général, il superpose son ordre narratif propre, donnant souvent au conte un cadre qu'il développe longuement. Dans les contes qu'il crée de toutes pièces, il conserve le ton, la logique, la force convaincante du modèle traditionnel.

Chez Birago Diop, le conteur se double du poète. Il n'y a pas de récit où l'on ne retrouve ces touches délicates, ces mots magiques à la fois simples mais évocateurs qui sont la poésie. Quand on a commis un poème de la qualité et la force de Souffles, on peut se passer aisément des jugements de la critique. Poète, Birago Diop l'est, parce qu'une âme puissante perce sous l'écorce des mots. Nul besoin de déclarer que sa vision du monde est négro-africaine. Elle nous plonge dans le merveilleux, le « surréel » et dans l’humain, joignant ces deux réalités en un même univers.

La renommée que Birago Diop a largement acquise rend justice à la qualité de son œuvre littéraire. Ses contes comme ses poèmes sont bien connus partout, notamment en Amérique, aux États-Unis et au Canada précisément à cause de leur fraîcheur et de leur authenticité. Son œuvre contribue grandement à une meilleure connaissance de l'imaginaire africain, des divers modes d'expression de la culture africaine et de sa sagesse profondément humaine qui ne craint pas de rire, de faire rire, de recourir aux multiples formes de l'humour pour juger, dénoncer ou proposer un modus vivendi.S'il était possible de caractériser en quelques mots la place de Birago Diop dans la littérature africaine, on pourrait dire qu'il montre avant tout comment la tradition vivante de l'Afrique demeure une tradition créatrice. Pour la génération des artistes et écrivains africains, Birago Diop est à la fois un initiateur et un modèle.

c.Les personnages

Le maître croque délicieusement quelques portraits, donne par-ci, par-là des coups d'épingle et des coups de massue. L'admirable, c'est qu'il évoque tout cela sans acrimonie, sans véhémence, tant il est vrai qu'au sage, le grand âge confère sérénité et hauteur.

Les femmes : elles jouent un rôle central dans l’éducation de Birago. Il grandit dans un univers peuplé de femmes, aussi bien dans le cercle familial que scolaire : « Ma première éducation fut l'affaire des grands-mères, des tantes, des cousines et demi-sœurs, ensuite de ma mère, en même temps que j'allais à l'école coranique » (p. 34). Sa mère, Sokhna Diawara, est née à la Pointe de Dakar. Elle appartient à la branche claire des Sarakolés. C’est elle qui lui parle de son père mort deux mois après sa naissance, l’initie et le ramène à ses origines nobiliaires en le mettant en contact avec le griot de la famille Guéwel MBaye. Grâce à elle, il est conscient de sa lignée. C’est elle qui le soigne d’une manière traditionnelle quand il tombe malade. Elle est là, constante. Elle désapprouve son mariage avec une Française, mais son chagrin est vite oublié (elle aime bien trop son fils). Elle se révélera une grand-mère attentive et affectueuse envers ses petits-enfants métis. Son épouse, Marie-Louise Paule Pradère, rencontrée au bal du Faget, est originaire de la région de Toulouse, où il suit ses études de vétérinaire. Elle n’informe sa mère de son mariage avec un Nègre que la veille exactement du jour où un gendarme se présente, comme c’était l’usage alors, pour une enquête de la mairie avant la publication des bans de leur mariage. Vaines appréhensions, puisque celle-ci, comme ses sœurs, accueille chaleureusement Birago Diop. Paule suit alors son mari au Soudan français où elle partagera sa vie de « broussard », riche de découvertes et d’échanges exaltants.

Les hommes

Ses grands frères : deux parmi ses frères ont joué un rôle particulièrement essentiel dans son cheminement. Il s’agit de Youssoupha et de Massyla, grands intellectuels. Youssoupha, l’érudit de l'école de médecine, lui a tout appris. Quant à Massyla, il est le fondateur du journal politique Le Sénégal moderne, puis de la Revue africaine artistique et littéraire (avec Marcel Sableau), l’auteur du roman La Sénégalaise, de sonnets, dont Thiaga, du manuscrit « Le Chemin du salut ». Sa mort sera un choc immense pour Birago alors en France.

Les amis connus à l’école ou au hasard des déambulations diurnes ou nocturnes : Djim Momar, le confident depuis le lycée : « C'est à Djim Momar Guèye, qui avait quitté le lycée Faidherbe pour le cours secondaire de Dakar, que furent confiées les premières “inévitables peines” de l'adolescent... » (p. 57) ; Hamid Camara, l’ami d’enfance, « celui qui parle si bien » (p. 103), le mystique, et tant d’autres connus au hasard des affectations et pérégrinations… Il semble que le Birago Diop attire la sympathie facilement et se lie volontiers. Il a été tout de suite adopté par la famille et le village d’origine de sa femme.

L’encadrement : les surveillants, les enseignants, les professeurs de l’école primaire à l’école vétérinaire : Raymond Rousseau, modèle d'élégance, de distinction vestimentaire et de diction, Truxillo l'Antillais, le surveillant général Hutton, les différentes femmes enseignantes… Le chapitre 8 de la première partie est entièrement consacré à de savoureux portraits de ses professeurs de l’école vétérinaire.

d.Des thèmes abordés

L’identité : « Prénom… Nom… Fils de… Et de… » (chapitre premier)Affirmer son identité est essentiel aux yeux de Birago Diop. En Afrique, affirmer son identité, c’est dire son nom de famille, son prénom, de qui on est le fils ou la fille (les noms du père et de la mère). Se situer par rapport à sa société, c’est savoir décliner sa lignée dans les termes qui conviennent. C’est d’ailleurs ce que Birago Diop fait en écrivant ses mémoires.

Le retour aux origines : ce retour est fondamental pour ancrer définitivement dans le terroir une identité longtemps en exil. Il se fait d’abord par l’esprit, par la force du souvenir : « Nous retournions aux “origines”, nous descendions aux sources, en chantant nos kassaks d'initiés dont nous retrouvions “les mots nobles et cachés” dans le parler quotidien du pays manding et des Peuls du Macina. Nous chantions et dansions nos mbandes et nos lavanes » (p. 210). Puis, c’est le retour matériel aux sources, aux traditions : « Dakar et la terre sénégalaise, où sans aucun doute m’attendaient sur les quais du retour les traditions » (p. 101). C’est l’occasion de renouer avec la solidarité et la communauté : « Et depuis mon retour de Tunisie en mars 1964, c'est de ma maison et de ma clinique du quartier du point E (où jeune, avec les autres, j'allais cultiver les lougans d'arachides) que je vais chaque jour voir les miens, à la Médina » (p. 24) ; de se rendre compte des conséquences de l’urbanisation : « À mon premier retour de France en 1934, j’avais été ahuri d'entendre mon frère Alioune se plaindre déjà de l'envahissement de la ville par les gens de “l'intérieur”, par les Toucouleurs, les Baol-Baols, les Peuls Fouta et autres. Non pas pour la question du logement ; il s'inquiétait surtout de nos places futures au cimetière de Soumbedioune » (p. 25). Mais ce retour est éternel : « Et le voyage n'était pas terminé. Il fallait rejoindre le prochain poste » (dernière ligne du livre).

e. Signification et structure

L’ouvrage se divise en quatre parties : « Les années formatives », « Véto de brousse », « Bloqués par l’occupation » et « Le retour ». Certains chapitres comportent un titre (« Identité », « Domicile », « Mes écoles et mon univers dakarois », « L’accident et le parcours », « Premier congé », « Plus à l’est »). Le récit est une autobiographie en ordre chronologique et linéaire. Les événements sont relatés tels qu’ils se sont déroulés avec une fidélité de l’œuvre à la vie de l’auteur. L’auteur allie l’humour à la vivacité de la plume. L’auteur use d’un style photographique dans la description des lieux, donnant l’impression au lecteur de déambuler, en même temps que lui, dans les endroits qui ont porté l’empreinte de ses pas. Le quartier du plateau est décrit dans ses moindres détails, comme la maison familiale, les écoles et lycées fréquentés, les dortoirs, etc. Birago Diop est le seul qui puisse se réclamer à la fois de la pure tradition française et de la poésie africaine de tradition orale. Il est né poète, car il a gardé vivantes en lui les impressions du monde enchanteur de l'enfance. Ces impressions tissent la trame de son œuvre. L'amoureux profond du terroir et des coutumes ancestrales côtoie l'observateur aigu, sensible au côté plaisant et sérieux des choses ; cette conjonction rarissime donne un écrivain complet... Birago Diop fait preuve d'une maîtrise parfaite de la langue, alliée à un sens du rythme très africain.

Par Sokhna BENGA - Publié dans : réflexions
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Retour à l'accueil

Quand la réalité rencontre la fiction... Extrait de Bayo

- Le Sénégal, me dit-il, connaît enfin la démocratie. Je suis fier de mon peuple, Sabel.

Moi aussi, malgré mes réserves, j’en suis fière… C’est étrange que les larmes me montent aux yeux. Quelque chose de tapi en moi renaît à la vie. Je crois que c’est l’Espoir… l’Espoir d’un avenir meilleur pour les nouvelles générations.

Dans le même temps, j’ai conscience de toute la responsabilité qui pèse sur les épaules de nos nouveaux dirigeants. Ceux-ci sont confrontés à un peuple qui a prouvé sa maturité et qui, à mes yeux, est, fait pour la plénitude. Comme le dit si bien Daouda, il ne faut pas « nous prendre pour des ndinkalar, car nous sommes des nandité, dé.

Mes chérubins pour toujours, Kader et la grande majorité de mes compatriotes trépignent, crient à tous les coins de rue : « Vive Père ! », « Vive l’artiste » ; se pâment d’aise devant le spectacle télévisé des actes fondamentaux de Gorgui ; noient d’un déluge de Sopi, sopi ! les nopi oubliés d’un ex-parti au pouvoir groggy ; de l’index et du majeur, forment le « V » de la victoire, les larmes aux yeux.

Pendant ce temps, moi, je reste zen. Mon attitude rebutante, il faut le dire, pousse mon éternel enfant de mari à me traiter de rabat-joie. Peut-il en être autrement ? Jamais de mémoire de sénégalais, on n’avait vu pareil déballage, même si le prétexte est louable ! Senghor, mon président-poète ne m’a pas habitué à faire de la République, une rue publique ! Senghorienne chevronnée, me taquine Kader.

-            C’est un jeu dangereux, murmurai-je. Les Sénégalais ne sont pas prêts.

-            Nous ne sommes pas des gamins, Sabel. Le pays respire, tu ne le sens pas ? Il vit. Comme quand nous étions jeunes ! Il me souvient que Dakar bouillonnait. L’Afrique trépignait d’impatience.

-            Il me souvient aussi que nous avions un panel de cadres capables de prendre la relève.

 N’importe qui pouvait remplacer Senghor qu’il soit de la même obédience ou non. L’Alternance est populaire. C’est un drame. Kader ne partage pas mon avis. Il est d’autant plus réfractaire à mes arguments qu’il en veut au Parti de Ndiol. Selon lui, cette intelligentsia qui a dirigé le pays pendant quarante ans, n’a rien su apporter au peuple. Au contraire, au fil du temps, elle s’est enorgueillie de ses privilèges et a écrasé le Peuple de son mépris, faisant du large champ laissé par le Président-poète, un tas de ruines.

-            Des ruines ? Tu exagères !

-            Comment j’exagère ? Sabel, t’es devenue aveugle ou quoi ! tu te rappelles le temps de Senghor.

Oui, en ce temps-là, on vivait dans une ville moderne et on le sentait., mais aujourd’hui, vingt ans après, Dakar s’est ruralisée. La tête-de chèvre est devenue tête de poire. Où sont passées nos belles routes ombragées ? Toutes défoncées ! Nos sociétés florissantes ? En faillite ! Nos camions-poubelles ? En panne ! Nos balayeurs de rue ? Compressés! Nos policiers tant respectés ? Radiés ou livrés à leur bon vouloir. Nos poubelles en fer blanc et nos protège-égouts ? Recyclés. Je ne peux battre en brèche aucun de ses arguments. Le silence que je lui oppose d’abord est éloquent. Comme je ne suis pas le genre à baisser les armes, un petit diablotin me titille et je retrouve ma verve.

Mon cher époux oublie un certain nombre de facteurs qui n’ont pas servi le régime, des facteurs indépendants de sa volonté : la sècheresse, la fin des trente glorieuses, la dette, l’épargne interne qui est insuffisante, la détérioration des termes de l’échange, l’environnement politico-économique qui dénie toute initiative à l’Africain, ces deux monstres hideux que sont le FMI et la Banque mondiale avec leurs fameuses politiques d’ajustement structurel. Ndiol a été un grand homme d’Etat. Un autre à sa place serait tombé à genoux devant les coups de butoir de l’international.

-            Je n’en disconviens pas, reconnaît Kader puis sur un autre ton : C’était l’Alternance ou l’implosion. Aujourd’hui, l’Espoir renaît.

 « On le sent dans le regard des gens, continue t-il, emporté par la même fièvre qui saisit tous ceux qui parlent de Ndiombor. Il est bien trop grand pour ne pas être déçu, je le sais comme toi, mais nous devrons apprendre la patience. Rien ne s’est construit en un jour.

« Il a fallu des générations aux pays riches d’aujourd’hui pour atteindre le sommet. Nous avons besoin de rêves. Les plus belles réalisations sont nées d’eux. Ndiombor  est un homme de cohésion et de paix, un senghorien comme toi. il aime trop notre pays pour le sacrifier à des intérêts vils. Alors, de quoi as-tu peur ? »

Quand Kader se fait avocat… je hausse les épaules ! J’ai déjà eu à discuter avec l’ex-opposant de tous les combats, incontournable, écrivain essayiste à ses heures perdues. pourtant, ce qui me fait frissonner, ce n’est point l’homme, mais cette tentative de vouloir effacer d’une chiquenaude un système qui a mis des années à se mettre en place.

Certes tout n’est que symbole, pour l’instant. mais est-ce suffisant ? Pour développer le Sénégal, il faut d’abord un changement de mentalités, à la base. Il faut éduquer les Sénégalais, leur ramener à la mémoire tout ce qui faisait notre fierté, les baigner dans les bains parfumés de sutura, jom, kerseu, tant de valeurs bien de chez nous rétrécies en peau de chagrin. Il faut leur ré-apprendre le sens du bien commun, du bien public, le respect des institutions quelles que soient leurs carences.

-            Des ministres bons à enlever ; voilà ce que je vois venir, je marmonne en regardant le défilé de ministres frais émoulus des profondeurs. Ils n’ont pas la carrure.

-            Tu les méprises parce qu’ils viennent du peuple ?

-            Nous venons tous du peuple, mais la politique est une rhétorique; le politique, un art. Cela ne s’improvise pas.

-            Cassandre va ! Si tu penses nous décourager. Ils apprendront les manières avec l’exercice du pouvoir. Nous vivons notre première expérience d’alternance démocratique, alors sois tolérante.

-            Les institutions, c’est sacré, Kader. On n’y touche pas.

-            C’est l’acte d’aujourd’hui qui te fait dire ça ? dit Kader incrédule, mais c’est normal que soit retransmis à la télé les audiences des ministres avec notre Président !

-            Tu es un administrateur civil. Ne l’oublie jamais. Les bons vœux n’ont jamais gouverné un pays.

-            Si tous mettent l’intérêt national avant tout autre, il n’y aura aucun problème. Ndiombor est l’homme qu’il nous faut, aujourd’hui.

Il se tourne vers la télévision, passionné par ce qui s’y déroule. Je me reproche de l’avoir laissé me piéger encore une fois dans ces discussions de politique politicienne.

-            Maman, intervient Daouda qui n’a pas raté une miette de notre conversation, nous ne sommes pas fous, nous les jeunes. Quarante ans de ruines ne se reconstruisent pas en sept ans. Papa Ndiombor aura besoin de notre confiance et de notre patience. il l’a.

Sa conviction me sidère. Malgré mes réticences, le point de vue de ces illuminés de Ndiomboristes en pagnes et sabador me fait vibrer, rappelle une flamme en moi. Quelque part. Une flamme que je croyais morte depuis les indépendances.

Le temps leur donnera raison. En partie ! Ndiombor allait jouer jusqu’au bout le jeu de la démocratie, trop peut-être. Trop ? Jamais ! hurlent à mes oreilles les peu ou prou Ndiombor qui pourtant à l’an IV de l’alternance aboutiront au même constat que moi.

Révoltés qu’ils sont par le déballage politique par médias interposés qui va empoisonner le pays, créer un climat de suspicion, de haine et de règlement de comptes.

Comme la révolution, l’Alternance sera alors à deux doigts de dévorer ses propres enfants. la presse s’en donnera à cœur de joie, tirera à boulets rouges sur le régime, oubliera les problèmes des sénégalais.

Chaque jour, une proie sera désignée. On ne l’abandonnera aux charognards qu’une fois ses entrailles livrées à tous vents.

Le peuple que l’on croit encore ignare et influençable voudra s’insurger contre la gangrène invisible. Il ruera sur les barricades de « Wax sa xalat (dire ta pensée) », criera son ras-le bol., mais a-t-on seulement appris à l’écouter, lui qui a fait de nous ce que nous sommes ou ce que nous prétendons être ?

Du cœur de ce peuple incompris, monte un leitmotiv, toujours le même : le pardon saura alléger les cœurs et faciliter la concorde nationale. Mais à quel prix ? Ceux qui jouent avec la République, mesurent-ils seulement leur responsabilité ?

Bien sûr, il est facile d’allumer un brasier et de s’en laver les mains en laissant le peuple s’y démener comme un beau diable, car lui le peuple, même si Dakar devenait Pompei, il n’aurait d’autre choix que de s’offrir en victime d’un immense autodafé dont il ne veut pas.

extrait de Bayo, la mélodie du temps, 2007, Nouvelles éditions ivoiriennes.

Parutions

Un rêve qui date de vingt ans et qui se réalise enfin!
Les tribulations de Fadia, la petite sereer de Poukham qui n'a qu'un rêve : découvrir la grande ville et l'école.
Disponibles en librairie et sur
éditionsoxyzone@yahoo.fr link
  ou online@oxyzone.net
Fadia1 nFadia 2 nFadia 3 nFadia 4nFadia5nFadia6 nFadia 7 n

Mes lectures

RENCONTRES SUR LE FLEUVE 2010

Lettre de remerciements de l'Ecole Dagana 7

Mesdames, Messieurs, Généreux

Donateurs, artistes, écrivains, poètes, conteurs, essayistes, peintres, plasticiens, journalistes, musiciens, chanteurs, hommes de  cœur et de foi qui depuis des années s’investissent sans réserve au profit de l’enfant ce que tout peuple a de plus précieux, l’école DAGANA 7 à travers son chef d’établissement vous dit du fond du cœur Merci, Merci, Merci au nom des élèves conquis et charmés, au nom des parents -d’élèves enthousiastes, au nom de l’équipe pédagogique reconnaissante. En effet chers bienfaiteurs : à ces hommes du terrain, à ces êtres d’exception d’ici et d’ailleurs, à ces gens de l’ombre qui ont adhéré à ces nobles idéaux pour l’avènement d’un monde de justice, d’amour d’échanges et de partages, nous n’avons pas de mots suffisamment expressifs pour vous remercier au nom de nos élèves. La cible est bien choisie car : les véritables enseignements qui demeurent, les vraies leçons de la vie, celles que l’enfant intériorise et intègre et qui modèlent sa personnalité sont celles que l’adulte accomplit. Eduquer un enfant, c’est s’offrir à lui en exemple. Vous êtes des exemples, des modèles, des références dans un monde en mal de repères. Les propos de Pierre Henri Simon résument bien votre merveilleuse contribution, cette précieuse aventure humaine. «  Ce que l’on donne à l’enfant, il le rend un jour à quelqu’un. Ce qu’on lui refuse, il le refuse. Le mal qu’on lui fait, il peut le faire. Mais si on gonfle ces jeunes voiles au souffle de la force, du courage et de la droiture, alors il sait voguer et affronter la tempête. C’est justement cette belle opportunité que vous offrez par l’exemple à des milliers d’élèves voire des millions d’élèves en 3 éditions. Le geste qui donne est plus important que ce que l’on donne et surtout  si c’est un geste du cœur. Le choix de notre école implantée dans un quartier pauvre essentiellement habité par une population maure, longtemps laissée en marge et qui s’était repliée sur elle-même mais que cette école est en train de donner sa fierté et sa dignité , votre choix est plus qu’un symbole. Pour conclure,nous vous réitérons nos très sincères remerciements.Nous vous témoignons notre parfaite reconnaissance et notre gratitude infinie. Que cette flamme sacrée que vous entretenez puisse se propager pour éclairer et réchauffer le cœur de tout enfant dans  le besoin où qu’il soit dans le monde.

 Le  Directeur Moussa THIOYE

Profil

  • Sokhna BENGA
  • Le blog de Sokhna BENGA, Ecrivain.
  • Femme
  • gourmande curieuse Ecrivain matinale gourmet
  • Une mosaïque d'ethnies aux couleurs plurielles, fan de jazz et de country song. De Francis Cabrel, de Michael Jackson et de Youssou Ndour.

Portrait d'auteur

 

 

Papa0001   IBRAHIMA MBENGUE

  Vous qui l'avez connu et aimé, merci de nous faire part de vos témoignages.

Journaliste, Ecrivain Né le 12 février 1932 à Dakar. Décédé le 05 octobre 1982 à Dakar. Auteur de Maxureja Gey, chauffeur de taxi. Célèbre émission radiophonique diffusée de 1960 à 1980. Bande dessinée publiée par les NEAS en 1977. Auteur et producteur de plusieurs émissions radiophoniques célèbres dont le fameux COSAANU SENEGAMBIE. Sa voix annonçait l'émission : "Cosaanu Sénégambie, xalaat bu niari radio bok. Radio gambie ak radio sénégal". Le père dont je suis si fière.

Partager

Images Aléatoires

  • collo
  • DSC00530
  • DSC01067
  • fleuve
  • 28-05-07 2350

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus